Monster : The Lizzie Borden Story est la quatrième saison de la série anthologique Monster de Ryan Murphy et Ian Brennan, diffusée sur Netflix depuis le 17 septembre 2026. Il s’agit de la première saison centrée sur une protagoniste féminine et une affaire non résolue du XIXe siècle.
L’intrigue suit Lizzie Borden, interprétée par Ella Beatty, accusée du meurtre de son père Andrew (Charlie Hunnam) et de sa belle-mère Abby (Rebecca Hall) à l’issue d’agressions à la hache en 1892. La série explore les thèmes du misogynisme victorien et de la sexualité à travers la relation intime et fictive entre Lizzie et la domestique Bridget « Maggie » Sullivan (Vicky Krieps).
Si on le compare à ceux que la série a déjà fait de Jeffrey Damher ou de Ed Gein, ce portrait de Lizzie est de loin le plus réussi. Fini la pellicule glauque et jaunâtre de Dahmer ou le délire blafard de Gein, cet intrigue du 19e siècle vibre de couleurs et résonne d’une bande-son pop rock très rafraîchissante.
Un décalage entre le son et l’image qui rappelle parfois Marie-antoinette de Sofia Coppola. The Lizzie Borden Story présente des qualités de réalisation, de mise en scène et d’acting indéniables. Pourtant, le récit souffre parfois de faiblesses dans l’écriture et d’incohérences, qu’elles soient temporelles ou thématiques.

Entre opéra baroque et conte de fée
Visuellement on alterne tout au long de la série entre un style art nouveau très floral (surtout représenté par Lizzie, Maggie et la mère) et un style gothique incarné par le père Borden. Charlie Hunnam est d’ailleurs magistral dans le rôle de cet ébéniste-croc-mort, à la fois drôle et cynique, et signe l’une des meilleures performances de la série.
Une grande partie de l’esthétique est d’ailleurs construite sur l’opposition entre l’onirisme délicat de la jeune Lizzie (ses cueillettes de cerises dans les jardins, sa volière aux oiseaux) et l’univers macabre du père, sorte de Barbe Bleue comique et désabusé qui n’hésite pas à raboter les cadavres afin qu’ils puissent entrer dans les cercueils étroits.

De ce mélange nait un opéra baroque et sanglant aux airs de mauvais conte de fée. Abby Borden vient ajouter à ce romantisme sombre en incarnant la marâtre injuste et violente qui humilie constamment Lizzie et souille son annonce. Intervient afin le contrepoids de la bonne fée, laquelle se présente sous les traits de la servante et vient offrir une échappatoire à Lizzie, notamment par la lecture.
Dans la première moitié de la série, cette charmante blonde est d’ailleurs le point focal du récit. Elle permet à Lizzie de s’émanciper, parvient à calmer les humeurs de Mme Borden et entretien même une relation sulfureuse avec M. Borden.

Entre perfection scandinave et subversion française, Maggie est magique, au sens propre du terme, que ce soit par les changements narratifs qu’elle opère mais aussi par sa connaissance des plantes, des mixtures et des potions. C’est de plus Maggie qui donne à l’œuvre sa dimension pédagogique. Par elle, Lizzie apprend que le pissenlit fluidifie le sang et empêche la formation de caillots ; elle enseigne aussi à sa patronne que les crosses de fougères ne peuvent être servies qu’en mai.
L’importance de la nature est évidente dans l’économie générale de l’œuvre : les personnages (en particulier féminins) sont reliés au cycle des saison. Avec Madame Borden, ce qui est naturel devient honteux (comme le sang menstruel) alors qu’avec Maggie la nature devient initiatique. Cela est particulièrement visible lors de la lecture sur Elizabeth Báthory, la comtesse sanglante, un passage qui dynamise le récit, apportant une dimension occulte presque fantastique.

De l’intrigue à l’initiation
Après l’établissements dans l’épisode 1 de ce carré magique (la princesse, la marâtre, l’enchanteresse et la Barbe Bleue), le deuxième épisode permet de nouer la trame et de développer les liens entre les personnages. La révélation de la grossesse de Maggie, qui porte désormais l’enfant de M. Borden, amène de la dangerosité dans les relations : les secrets et les chantages se font menaçants à mesure que Maggie entre dans l’intimité de cette famille.

Elle prend d’ailleurs sur eux un ascendant si rapide qu’il semble anormal et peu crédible, donnant à cet épisode un côté vaudeville qui n’est pas toujours du meilleur effet : les colères un peu grotesques et peu nuancées de Mme Borden, l’amour lesbien entre Lizzie et Maggie, les calculs mesquin de la grande sœur… Toutefois, les enjeux dramatiques semblent moins important que les enjeux thématiques, et ces derniers sont très bien construits.

Il y d’abord la voie sèche, incarnée par le père (qui fume sa pipe tout en découpant des cadavres exsangues) et les hommes en général (le fiancé de Lizzie dans l’épisode 1 n’a pas de cadeau à lui offrir), opposé à la voie humide incarnée par les femmes (Lizzie et ses abondantes menstruations, sa fascination pour les bains sanglants de la comtesse Báthory ; Mme Borden et son alcoolisme ; les préparations de Maggie, sa cuisine et ses teintures).
Puis il y a ce moment rare où une sous – intrigue surpasse l’histoire principale. On se prend à ce passionner pour les passages sur Báthory (incarnée par Maggie), jusqu’à presque regretter que la série ne lui fusse pas entièrement dédiée. Finalement, la scène de l’empoisonnement au huitre achève d’établir un comique (trop ?) outrancier.

Le tournant fantaisiste
Le troisième épisode renforce l’ambiance bucolique, voire édénique, qui entoure Maggie et Lizzie. Des bains de cerises aux pic-nic dans la volière, tout renvoie à l’éveil des sens et même l’architecture (la forme des carreaux de la porte) évoque une matrice féminine. Très vite, le thème de l’innocence meurtrie revient. D’abord par petites touches : la cleptomanie de Lizzie, le côté manipulateur de Maggie.
Puis les deux femmes, au milieu de ce décors paradisiaque, se demandent comment accomplir leur méfait : Au couteau ? Trop sexuel. Au fusil ? Trop brouillon. Avec une flèche ? Trop enfantin. Finalement, c’est la hache qui est retenue car elle permet de tuer « de manière plus personnelle », comme une signature. Un fétichisme déjà présent chez M. Borden qui donne à toutes ses haches des prénoms féminins.

Quant aux lectures sur Báthory, elles se poursuivent et permettent d’épaissir dans l’esprit la jeune Borden cette appétence pour la transgression. Le questionnement de Lizzie est à cet égard tout à fait pertinent : la comtesse a-t-elle vraiment accompli toutes ces choses ou a-t-on enjolivé l’histoire ? Cette interrogation est une mise en abyme intéressante sur les libertés narratives que s’autorise allègrement la série.
Finalement, l’arrivée de personnages tout aussi outranciers – la vicieuse bertha Manchester (Linda Reiter), l’actrice toquée Nance O’Neil (Jessica Barden) et l’oncle John Morse (Joey Pollari) – fait penser que l’histoire de Lizzie Borden est la meilleur de toute la saga Monster, justement car elle est la plus fantaisiste.

Le côté délirant de Monster
Outre le fétichisme amusant autour des armes (les haches ou le chat à neuf queue utilisé par la première victime Mme Manchester), la dimension ésotérique (Maggie enseigne que 3h du matin est l’heure du démon, et 15h celle de la mort du Christ), et de véritables trouvailles stylistiques (le plan rapproché, quasiment microscopique d’une pupille fendue), certains choix de réalisation laissent perplexe.
L’épisode 4 nous propulse d’un coup dans la Floride de 1988 : que vient faire Aileen Wuornos (incarnée par Sarah Paulson) , autre grande figure du crime, dans ce récit ? Cette intrigue parallèle, en plus de casser la dynamique de l’histoire de Lizzie, lui donne un aspect artificiel, comme un patchwork ou un cahier des charges laborieusement rempli.

Ce parti pris discutable porte au moins un regard inédit sur la façon dont les esprits criminels peuvent s’inspirer les uns les autres à travers les méandres de l’histoire et le prisme de la fiction.
Lorsque l’on revient à l’histoire de Lizzie, un changement de focalisation s’est opéré ; on observe les faits à travers les yeux de Mme Borden. Elle est très au fait des infidélités de son mari – qui sont en fait un secret de polichinelle – et se réfugie alors dans le réconfort matériel, très insatisfaisant, de la haute couture. Lorsque le tailleur lui demande pour qu’ele occasion elle s’habille, elle lui répond « qu’il y a pas d’occasion » ; une omnitemporalité qui fait de son existence entière un non-événement. Des failles lui donnent un côté plus humain, et donc plus aimable.

À l’inverse, Maggie perd de son éclat et même ses teintures épousent cette déchéance : d’abord blonde, active et bienveillante au début ; puis des cheveux violets quand elle devient plus ambigüe ; grisâtres lorsqu’elle est enceinte ; elle devient rousse quand elle se prépare au meurtre et brune dans les derniers épisode, alors qu’elle passe au second plan.
Fidèle à lui-même, M. Borden reste sympathique, même en débitant les pires horreurs. Lui aussi s’humanise à mesure qu’est révélé son amour persistant pour sa défunte première épouse, rappelant au passage que les plus belles histoires d’amour restent celles que l’on a pas vécu.

Un tissu d’incohérences
L’épisode 6 continu sa malheureuse exploration de la vie d’Alaine Wurhnoose, alors qu’elle fait du horror tourisme dans la maison de Lizzie. En soi, ce n’est pas mauvais, mais pourquoi ne pas avoir consacré une série entière à ce personnage plutôt que le greffer à une intrigue déjà dense ? Cela a en plus pour effet de brouiller la temporalité de l’histoire de Lizzie, d’engendrer des faux raccords tellement nombreux – presque structurels – qu’il révèlent un laxisme majeur dans l’écriture.

Certains événements sont rapportés comme datant de la veille, or le spectateur a l’impression qu’il sont survenus il y a plusieurs mois (c’est le cas par exemple de la tentative manquée d’assassinat à l’huitre avariée). En outre, la scène du meurtre de M. et Mme Borden laisse Lizzie ensanglantée alors que quelqu’un sonne à la porte. La tension est bien gérée car lorsqu’elle va l’ouvrir, c’est Aileen Wuornos qui apparaît, venue visiter des années plus tard la maison de Lizzie.
Mais lorsque le récit reprend au 19ième siècle, Lizzie a eu le temps de se changer, ce qui semble improbable. De même, la scène du meurtre des Borden telle qu’elle est montrée dans le premier épisode n’est pas du tout semblable à celle, beaucoup plus longue et visuelle, que l’on voit dans l’épisode 6… Bref, on a la très nette impression que le tournage a débuté avant que le scénario ne soit fini.



Le dénouement
Les deux derniers épisodes sont un concentré de tout ce qui vous plaira ou vous rebutera dans la série. D’un côté des dialogues drôles et intelligents portés par de bons jeux d’acteurs, des décors qui sont un délice baroque et une photographie pêchue ; mais en face une écriture ahurissante faite de faux cliffhangers et de discussions insipides, hors de la logique et du temps ; comme ces hallucinations ou Aileen Wuornos discute avec Lizzie pour échanger des platitudes ou la scène de danse spiritiste dans la volière.
Le contrat narratif était celui de la transformation d’une fille innocente en criminelle, pas celui d’une quête chamanique. Détails futile mais en lien avec cette rupture contractuelle : l’affiche phare de la série montre Lizzie brandissant une hache, les cheveux détachés et au vents, or dans les faits, son chignon reste en place tout du long.

Dans l’épisode 7, les masques tombent. L’histoire prend une tournure d’enquête policière tandis que Lizzie devient un phénomène médiatique, car révélée par sa sœur en tant que monstre.

On comprend enfin l’utilité de l’actrice Nance O’Neil (un personnage jusqu’ici purement accessoire) qui transforme la défense de Lizzie en un véritable show et devient la soeur qu’Emma Borden (Billie Lourd) n’a pas pu être ; lui apprenant à séduire le jury ou à s’évanouir pour faire bonne mesure. D’une certaine façon, elle reprend le rôle laissé vacant par Maggie mais de manière plus cabotine et aussi plus cynique.


Tout au long du procès, demeure cette impression tenace que par delà l’excellence visuelle de la violence (viscères apparents, décapitations, autopsies réalistes), derrière la mauvaise foi masculine et la mythomanie féminine, se profile le projet secret d’habituer le spectateur au pire.

La série donne une image romantisée des 10 mois en détention préventive qu’a connu Lizzie : en réalité, sa cellule ne fut pas aussi luxueuse. L’acquittement, tout aussi fantaisiste, se fait avec le thème musical retravaillé de Bitter Sweet Symphony (du groupe The Verve), fermant la parenthèse rock de ce gigantesque opéra baroque.
Cet ultime épisode n’est pas le plus captivant mais il fait bien son office de catharsis : même l’insupportable Wuornos devient attachante. La scène de son exécution est émouvante lorsqu’elle déclare qu’elle « navigue avec le rock » et qu’elle reviendra.

On retourne ensuite en 1908, 15 ans après les faits, alors que la modernité s’est installé dans la maison de Lizzie : l’électricité, l’eau courante mais aussi un vide immense que Maggie revient combler. L’échange avec la grande sœur et la ‘théorie des trois meurtriers’ que Lizzie feint d’avoir (hésitant entre un portugais, l’oncle et le fils illégitime) sont là pour montrer la froideur nouvelle et le détachement du personnage.
La jeune Borden, qui s’est affirmée par le meurtre, épanouie dans le mensonge, vit désormais sous le nom de Lizbeth. Elle s’engage avec Maggie dans le mouvement pour le droit de vote des femmes, s’offrant ainsi rédemption et vie paisible : une invention dramatique qui sacrifie la réalité des faits sur l’autel du sensationnalisme, voire de l’idéologie.

Alors que la vraie Lizzie Borden a été acquittée en 1893 faute de preuves, la série la présente explicitement comme la meurtrière, transformant un fait divers non résolu en une vengeance féministe assumée.
Parallèlement, Aileen Wuornos subit une injection létale et une vision surnaturelle montre les fantômes de Lizzie et Maggie l’accueillir dans l’au-delà, suggérant qu’elles l’emmènent vers un lieu de paix et de pardon, prouvant que le crime a lui aussi ses maîtres(ses) ascensionné(e)s.

