La Nuit nous appartient : avis & critique

La Nuit nous appartient (titre original : We Own the Night), réalisé par James Gray, est un thriller datant de 2007 autour de la vie nocturne new-yorkaise.

Synopsis : New York, quartier de Brooklyn , année 1988. Bobby Green (interprété par Joaquin Phoenix) est le jeune patron d’une discothèque branchée appartenant à la mafia russe. Bobby tente de rester neutre entre son univers nocturne et sa famille de policiers : son père, le commandant Burt Grusinsky (Robert Duvall), et son frère, le capitaine Joseph (Mark Wahlberg), sont des membres éminents de la police new-yorkaise. Après une descente policière qui entraîne une tentative d’assassinat contre son frère et la mort de son père lors d’une embuscade, Bobby est contraint de choisir son camp.

Très marqué stylistiquement, le film commence comme un reportage photo reprenant toute l’imagerie de la police criminelle : opérations coup de poing dans des quartiers liés aux trafic de stupéfiants, découverte de corps, clichés pris dans une morgue.

Après cette introduction froide et clinique, on bascule sans transition dans la loge feutrée d’une boîte nuit, avec en fond sonore le tube Heart of Glass (1979) de Blondie. Bobby, regard torve, chemise rouge écarlate, contemple Amanda (Eva Mendes), lascivement couchée sur un sofa doré, dans sa robe noire strassée.

Sur la piste de danse : une jeunesse privilégiée et insouciante, des femmes qui se trémoussent sur le comptoir, à moitié dénudées, des convives qui rient et se bagarrent en même temps.

À cette ambiance presque babylonienne s’oppose la scène suivante, qui montre une réunion de policiers au sein d’une église ; la lumière ténue révèle des couleurs ternes, loin des éclats mordorés de la boîte nuit. Dans ce monde policier, à la fois plus austère et plus chaleureux, les familles échangent tandis que les enfants se chamaillent ; la violence est présente ici aussi, mais plus ritualisée et contenue.

Si le monde de la police criminelle est d’abord montré comme glacial et lugubre, celui de la mafia semble plongé dans une liesse permanente : ces représentations seront totalement inversées d’ici la fin du film.

Pour l’instant, la mise en place de l’intrigue se fait plus par le choix des lumières et la colorimétrie que par l’action des personnages et leur dialogues.

Les tons jaunes brillants renvoient au monde festif tandis que les tons marrons, bleus et blancs évoquent les univers policier, hospitalier et carcéral.

Les scènes de nuits dans des lieux clos sont nombreuses et les rares plans diurnes en extérieur émettent une lumière grise, triste et menaçante ; traduisant une crainte presque vampirique de Bobby pour les lueurs du jour. De patron-prédateur, il devra évoluer en un policier rédempteur, et cette métamorphose passera par plusieurs stades. On remarque que le personnage, qu’il porte la chemise rouge d’un truand ou la chemise bleu du policier, arbore souvent un manteau noir : cette couleur fait presque ici office d’armure.

Les tons verdâtre soulignent l’incertitude du personnage, pris entre un dilemme familial et un choix moral. Le vert représente aussi le monde illicite dissimulé sous les soirées dorées : l’atmosphère glauque et nauséeuse du crime organisé.

Ces changements chromatiques illustrent le cheminement interne de Bobby : d’abord patron de boîte (chemise rouge écarlate), voyou (les policiers, lors de leur descente, lui versent du charbon sur le visage), indic’ de la police (décors gris vert), témoin protégé (vêtements blanc cassé) et enfin policier assermenté (chemise bleu sous manteau noir).

Deux scènes notables structurent le récit. La première, celle du laboratoire, constitue l’acmée, le point culminant du film ; Bobby, équipée d’un micro dissimulé dans un briquet, infiltre les locaux du traficant russe Vadim Nezhinski pour le confondre. La tension est palpable alors que Bobby est littéralement aspiré par les ténèbres des lieux et cette lueur verdâtre qui évoque le crime : on sent la sueur perler sous son masque de protection et son coeur tambouriner dans sa poitrine.

Plus tard dans le film, une scène d’obsèques marqué un nouveau tournant. Paradoxalement, c’est la plus lumineuse et la plus saturée du film, comme si elle signifiait le seconde naissance du héros, du moins une prise de conscience.

Dès lors, les codes de couleurs soulignent une inversion totale des valeurs ; le monde de la nuit, d’abord présenté comme doré, devient de plus en plus terne, à mesure que l’intrigue avance, jusqu’à être totalement tourné en ridicule. À l’inverse, le jour retrouve tout son éclat. Et si le dernier affrontement se fait au grand jour, on regrette toutefois une action légèrement bâclée, en tout cas moins mémorable que d’autres moment du film.

Avec son écriture ciselée (comme toujours la VO est conseillée), sont action équilibrée et sa photographie admirable, La Nuit nous appartient est une oeuvre constante et sans temps mort… Mais force est d’admettre que la première partie (la transformation de Bobby, de patron à indic’) est plus réussie que le seconde (le témoin qui devient policier).

À ce propos, il semble d’ailleurs invraisemblable qu’un patron de boîte de nuit, même en étant fils de policier, puisse ainsi prêter serment sans avoir fait aucune école de police. Une incohérence qui sert bien le récit mais enlève un peu de son sérieux à un film jusqu’ici très réaliste.

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