C’est la bonne surprise de 2026. Sorti en France en mai, Le Virtuose (titre original : Tuner) est un thriller versatile qui se présente d’abord sous la forme d’une comédie dramatique aux accents de buddy movie pour ensuite évoluer vers un film de gangster doublée d’une romance à suspense.
Première fiction de Daniel Roher, réalisateur du documentaire Navalny (Oscar du meilleur film documentaire 2023), le projet est né d’une période de blocage créatif intense après ce succès. Le scénario a nécessité près d’un an d’écriture avec Robert Ramsey, pour trouver un équilibre entre polar, comédie et drame.
Synopsis : New York, de nos jours. Niki White (Leo Woodall), jeune accordeur de piano méticuleux, souffre d’hyperacousie — une hypersensibilité pathologique au bruit qui l’oblige à porter en permanence un casque ou des bouchons d’oreilles. Ancien enfant prodige du piano, il a dû abandonner sa carrière en raison de cette affliction, qui a toutefois développé chez lui une ouïe absolue d’une précision exceptionnelle.
Il travaille aux côtés de Harry Horowitz (Dustin Hoffman), un accordeur expérimenté et ancien pianiste de jazz, dont l’ouïe décline et qui a pris Niki sous son aile dans une relation quasi paternelle. Quand Harry est hospitalisé après un malaise, Niki se retrouve face à des frais médicaux qu’il ne peut assumer.
Repéré par une bande de cambrioleurs menée par Uri (Lior Raz), Niki découvre que son oreille lui permet de distinguer les sons des mécanismes des coffres-forts et d’en déduire les combinaisons. Pour payer les soins de Harry, il enchaîne les casses, s’enfonçant dans un engrenage criminel de plus en plus risqué. En parallèle, il rencontre Ruthie (Havana Rose Liu), une jeune pianiste et compositrice prometteuse. Le film explore ainsi la tension entre sa dérive criminelle et l’espoir d’un amour tranquil.

Le film démarre en trombe tout en prenant le temps d’établir les enjeux : l’étonnante amitié qui unie un accordeur de piano tatoué et un preneur de son atteint de surdité, leurs pérégrinations à bord d’un vanne. La mise en place est efficace, rythmée par une alternance de plans rapprochés et très larges, une configuration sèche et symétrique qui rappelle à la fois la contexture boisée d’un piano, la tension de ses cordes et l’ivoire de son clavier.
Le sens du tempo est présents dans l’écriture des dialogues entre Niki et Harry : les répliques fusent, sans temps mort, avec la rigueur d’une partition ; une musicalité que l’on retrouve dans la scène du dîner avec la femme de Harry.
Puis, très vite le mélange des genre intervient ; non comme une rupture mais une transition douce. La démence de Harry s’intensifie, les soucis d’argent de Niki s’imposent. La comédie glisse vers le drame.
Ce chevauchement narratif correspond aussi à un entrelacement thématique : l’art musical rejoint la mécanique, qui elle-même renvoie à la médecine (la nutrition est au cœur de préoccupation de Harry en raison de son âge avancé) puis aux considérations gastronomiques. Quant à l’astronomie, elle n’est pas directement évoquée mais on la devine partout : dans les cadrans des montres, les molettes des coffres-forts, dans ces formes circulaires (qu’il s’agisse d’une baignoire ou d’un motif sur un plafond ) qui reviennent tout au long du film.
Les destins de personnages sont comme en roue libre lorsque ceux-ci sont isolés, mais dès qu’ils sont réunis – par le hasard, l’amour, les épreuves – ces destinées s’alignent pour former un ordre fascinant : l’isolement de Niki devient un duo avec Harry, puis un trio dès que Ruthie arrive… sans parler du quatuor terrible qu’il forme avec les braqueurs de Uri.

Finalement, le crime devient ici un processus artistique qui s’organise en plusieurs temps : une prise de mesure qui correspond à la prise de son ; une forme d’exploration tâtonnante et presque sensuelle ; une finition qui peut être ouverte ou fermée, à l’image d’un cœur d’un coffre.
Le virtuose est un film pluriel, voire même choral ; d’abord par sa dimension pédagogique. Les données y sont factuelles et le film tient parfois du guide pratique : on y apprend que le processus pour accorder un piano dure minimum 2 heures, que ce même piano comporte 88 touches ; un nombre éminement symbolique que nous decoderons plus tard.
Lorsque Niki s’initie à l’ouverture d’un coffre en visionnant des tutoriels en ligne (comme pourrait le faire n’importe quel jeune d’aujourd’hui), c’est un véritable enseignement qui est dispensé au spectateur, lequel apprend à faire la « différence entre le son et le ressenti », à distinguer le « bruit que fait la porte lorsque les crans accrochent la tige ». Au moment de l’ouverture du coffre, lorsque les encoches des disques s’alignent avec l’axe de verrouillage, on ressent une jouissance et une satisfaction ; à mi chemin entre le soulagement du cambrioleur qui parvient à crocheter une porte et celui du mathématicien qui résout une équation.

Le sound design du film est à la source de ce plaisir que l’on ressent à l’écoute du moindre bruit de rouage, et qui transforme un grincement en une musique plaisante. L’ingénieur-son Johnnie Burn a collaboré avec Roher pour traduire la perception auditive altérée de Niki. « J’ai imaginé ce film en fonction du son. J’aimerais que le film soit immersif », explique le réalisateur. Le son devient ici un personnage à part entière qui a un rôle narratif central. Comme si les musiques et les bruits pouvaient être perçus par le cœur et non plus seulement par l’oreille, on a l’impression que les sons émanent de l’intérieur de Niki, de son torse, de son crâne. Alors que l’on voit le personnage lutter face à ces agressions sonores, on devine qu’il lutte pour transformer un chaos extérieur en une harmonie interne.
Roher signe donc ici un film qui stimule les sens et apprend même à les canaliser. L’ouïe et le toucher, centraux dans le métier d’accordeur apparaissent d’abord ; suivis par le goût (les nombreuses scènes de restauration) et l’odorat (comme lorsque la femme de Harry demande à Niki s’il a fumé) ; sans oublier la vue qui semble ouvrir la voie à une sorte de sixième sens virtuose, lequel permettrait de percevoir l’invisible, d’entendre l’inaudible.

Côté imagerie et photographie, les costumes et les décors rappellent les complexités, les paradoxes dans lesquels sont pris les personnages.
Niki, avec sa grande carrure et son visage enfantin, dans son bleu de travail et avec ses tatouages, pris entre l’exigence du technicien et l’abandon que peut se permettre l’artiste ; condamné à porter un casque de protection mais aussi doté de l’oreille absolue, donc toujours prêt à écouter – malgré lui – ce que les autres ne peuvent espérer entendre.
À ce propos, la scène de la rencontre avec Ruthie, lorsqu’il vient accorder son piano dans le conservatoire, est un délice d’érudition musicale qui révèle le mythe sous-jacent qui sous-tend l’intrigue du film : la quête orphique.
Orphée, fils du roi Œagre et de la muse Calliope, est un poète et musicien prodigieux doté d’une lyre offerte par le dieu solaire Apollon. Son talent est tel qu’il charme les animaux et peut émouvoir les objets inanimés : il participe à la quête de la Toison d’or aux côtés de Jason et ses Argonautes, sauvant l’équipage du charme des sirènes par sa musique. Niki devra lui aussi littéralement plonger dans les enfers pour tenter de sauver son amour ; avec heureusement plus de succès qu’Orphée.
Au-delà du lyrisme, Le Virtuose est porteur d’une sévère critique sociale. Le personnage de Ruth – une asiatique de la classe moyenne – est le premier personnage à faire un usage pratique et virtuose du piano (quand les clients fortunés du début n’en faisaient qu’un usage décoratif), comme si le film comportait, en filigrane, un questionnement sur le génie respectif des castes, des peuples… Peut-être même des races.

Ensuite, la musique y est un point de jonction entre les différentes classes de travailleurs : la musique classique fait le lien entre Niki (lui aussi middle class) et ses riches clients tandis que la techno (ici présentée comme un art presque illicite) propulse le personnage dans les ‘quartiers chauds’. L’un des cambrioleurs exprime un concept clef, « la loi de la marginalité décroissante » : l’idée que ceux qui ont tout n’apprécient pas les choses à la même mesure que ceux qui n’ont rien. Une théorie douteuse mais compréhensible qui lui permet d’échapper à un questionnement éthique pourtant imposé au spectateur du film.
Les connaisseurs apprécieront également les codes secrets dissimulés dans l’œuvre : les 88 touches du piano ne sont pas anodines, 88 étant un code néo-nazi symbolisant l’abréviation HH, signifiant « Heil Hitler », le H étant la huitième lettre de l’alphabet latin. Il est également utilisé pour représenter les initiales SS (Schutzstaffel), le S correspondant à la huitième lettre en partant de la fin de l’alphabet. Or, la montre que Niki dérobe au Maestro (incarné par Jean Reno) est celle d’un déporté et les cambrioleurs sont justement de confession juive.
Les marques qui apparaissent dans le film le son toujours à dessein et servent aussi à dessiner une cartographie cachée : le Cavallino Rampante (cheval cabré de la marque Ferrari) est visible dans un garage et la Rolex (fonctionnant à la fois comme une horloge de l’Apocalypse, une épée de Damoclès et un Memento Mori) est un enjeu important. Le luxe apparaît comme un reflet de la vanité humaine, un miroir tendu à sa bêtise, mais aussi comme un moteur de dépassement et d’inventivité.
Enfin, lorsque le Maestro avoue préférer le piano de marque Yamaha au Steinway, qu’il juge « trop fantasque », on ne peut s’empêcher d’y voir un clin d’œil malicieux : Yamaha, qui fabrique des instruments de musique autant que des engins motorisés, est une marque japonaise datant de 1987 tandis que la marque allemande Steinway & Sons – uniquement consacrée aux piano – date de 1853. Rappelons également que l’acteur Jean Reno (avec le film Wasabi et le jeu vidéo Onimusha 3) est une super star au Japon.

Seul bémol dans le film, et malgré une subtilité finalement très asiatique, la prévisibilité de certain événements. Dès qu’un enjeu est établi, on sait comment il va se dénouer. Niki est allergique au bruit ? Bien sûr qu’il va se prendre des alarmes dans l’oreille ! Le personnage de Dustin Hoffman est atteint de démence et peine à joindre le deux bouts ? Bien sûr qu’il se retrouve à l’hôpital avec des dettes que devra éponger son apprenti. Le conflit entre Niki et Uri, chef des cambrioleurs, est lui aussi visible est des kilomètres. À ce propos, la performance de Lior Raz est à saluer : convaincant dans se rôle de criminel au grand coeur, qui tient autant du baron noir que du Robin des Bois, il insuffle une complexité particulière au film et nous fait entrer dans cette fameuse zone grise, où nul n’est tout à fait bon ni tout à fait mauvais.
Le Virtuose n’est donc pas un film à suspense. On sait ce qui va arriver ; l’intérêt étant surtout de savoir quand et comment. La question du Quand apporte tout son rythme au film : c’est comme une improvisation sans flou artistique où l’on ne s’ennui pas, une orchestration sans chef où les mélodies sont composées avec urgences et s’entrechoquent, uniquement guidés les émotions des différents compositeurs, les aléas souvent violents de l’existence. Même l’arc final des ‘deux montres’, qui pourra sembler redondant à certains, apporte à l’intrigue son véritable crescendo.
La question du Comment affirme l’identité d’une oeuvre qui ne s’égare pas malgré des nombreuses gammes qu’elle explore : gammes sentimentales, sensuelles, sociales. On valse entre la comédie, le crime, le drame et la romance, toujours dans une harmonie de style et une unité de manière.
Le Virtuose est donc une œuvre actuelle à (re)voir, qui nous parle d’arts et d’un savoir – faire séculier, tout en étant inscrite dans son temps, évoquant autant les pianos anciens que les crypto monnaies. D’abord perçue comme une contrainte technique, la musique devient une quête spirituelle qui assume sa part d’ombre et se transmute finalement en une source d’énergie universelle.

