La vente du Revolver Lefaucheux utilisé par Verlaine contre Rimbaud

Utilisé par Paul Verlaine pour blesser Arthur Rimbaud le 10 juillet 1873 à Bruxelles, le célèbre revolver Lefaucheux de calibre 7 mm a été vendu aux enchères chez Christie’s à Paris, le 30 novembre 2016.

Bien qu’estimé entre 50 000 et 60 000 euros, l’arme a été adjugée à un acheteur anonyme pour la somme record de 434 500 euros.

Arthur Rimbaud (à gauche) et Paul Verlaine Composite: Alamy; Getty

L’incident de 1873 marqua la fin de la liaison tumultueuse qui unissait les deux poètes : Verlaine, alors âgé de 29 ans, tira sur Rimbaud -19 ans – au poignet, avant d’être condamné à deux ans de prison.

Du rififi à Paris

Déjà familiers des querelles bien arrosées, ce n’était pas la première fois que Rimbaud et Verlaine étaient impliqués dans une rixe ; on se souvient de l’épisode de la canne-épée.

Cette fois cependant, Verlaine n’est pas un spectateur passif mais l’agresseur ; Rimbaud est la victime, plus le bourreau. Comme si, décidément, les vicissitudes de la vie aimaient ces cruels jeux de rôles.

Rimbaud, croqué par Verlaine

La rencontre entre Arthur Rimbaud et Paul Verlaine s’est déroulée en septembre 1871 à Paris, marquant le début d’une relation littéraire et amoureuse qui a profondément transformé la poésie française.

À l’été 1871, le jeune Arthur Rimbaud (alors âgé de 16 ans) envoie ses poèmes, dont Le Bateau ivre, à Paul Verlaine (âgé de 27 ans) sur les conseils de l’écrivain Charles Bretagne.
Bouleversé par la qualité des textes, Verlaine invite Rimbaud à Paris et finance son voyage, mettant fin à l’isolement du jeune poète des Ardennes.

Rimbaud arrive à Paris vers le 10 septembre 1871 et loge d’abord chez les beaux-parents de Verlaine, rue Nicolet à Montmartre.
Son comportement insolent et bruyant lui vaut d’être rapidement prié de partir par Mathilde Mauté, l’épouse de Verlaine.
Les amis poètes de Verlaine (notamment Charles Cros) se cotisent alors pour permettre à Rimbaud de rester à Paris, où il fréquente le cercle littéraire des « Vilains Bonshommes » et l’Hôtel des Étrangers.

Extrait du Coin de table, huile peinte par Henri Fantin-Latour, 1872.

Les Dîners des Vilains Bonshommes étaient des réunions littéraires mensuelles organisées à Paris à partir de 1869, réunissant des poètes de la mouvance parnassienne. Le nom, initialement une insulte lancée par le critique Victor Cochinat pour qualifier la pièce de théâtre Le Passant de François Copé, fut repris avec défi et dérision par le groupe.

Ces dîners, souvent illustrés par des gravures d’artistes comme Félix Régamey ou Forain, servaient de lieu d’échange et de lecture de vers. Ils deviennent célèbres grâce à l’intervention du jeune Rimbaud – invité par Verlaine en septembre 1871 – qui y lut son célèbre poème Le Bateau ivre et y provoqua des scandales, notamment lors de l’incident violent de mars 1872.

Ce soir là, Rimbaud blessa le photographe Étienne Carjat d’un coup de canne-épée (celle de Verlaine ou d’Albert Merrat, selon les versions) après avoir interrompu une récitation poétique ; celle de Carjat lui-même ou d’Auguste Creissels, ou même de Copé -selon les sources.

En tous les cas, cette agitation contribua à la scission d’une partie des membres vers le Cercle des poètes zutiques (ou Zutistes), tout en précipitant la séparation de Rimbaud et Verlaine.

Bruxelles, ma belle

En juillet 1872, face aux scandales et aux risques d’arrestation pour Verlaine (lié à la Commune), les deux poètes quittent Paris pour Londres, puis Bruxelles. Cette période d’errance commune dure jusqu’au drame du 10 juillet 1873, où Verlaine, ivre et désespéré par la volonté de Rimbaud de rentrer en France, tire sur ce dernier.

Crédits Photos : THOMAS SAMSON/AFP/lemonde.fr

L’arme utilisée était un Revolver Lefaucheux calibre 7 ; Verlaine attaqua Rimbaud dans une chambre du Grand Hôtel liégeois de la rue des Brasseurs.

Désespéré et ivre d’absinthe, Verlaine l’avait acheté, en même temps qu’une boîte de 50 cartouches, chez l’armurier Montigny aux galeries Saint-Hubert pour la somme de 23 francs, selon le Dictionnaire Rimbaud (Robert Laffont, Bouquins, 2014).

Une balle tirée fini dans le plancher, l’autre atteint Rimbaud au poignet ; Verlaine et sa mère l’accompagnent alors à l’hôpital Saint – Jean pour l’y faire soigner. L’après-midi, tandis qu’ils se rendent à la gare pour que Rimbaud rentre en France, Verlaine dégaine à nouveau l’arme, cette fois en public ; ce qui ne manquera pas d’alerter les autorités.

« Vers huit heures du soir, l’agent Michel de la 2è division amène au bureau le sieur Verlaine paul [sic], homme de lettres, né à Metz la 30 mars 1844, en logement rue des brasseurs 1, depuis 4 jours venant de Londres, qu’il a arrêté rue du midi sur la réquisition du sieur Rimbaud arthur [sic], homme de lettres, né à Charleville (France) le 20 octobre 1854, en logement rue des brasseurs 1 depuis deux jours venant également de Londres, lequel déclare qu’il a été blessé au bras gauche d’un coup de revolver que lui a tiré vers deux heures, son ami Verlaine dans la chambre qu’ils occupent rue des brasseurs, qu’il s’est rendu ensuite se faire panser à l’hôpital St Jean, accompagné de Verlaine et de la mère de ce dernier, et sont revenus tous ensemble au logement précité ;il n’aurait pas porté plainte de cette blessure, si Verlaine ne s’était pas opposé à son départ, mais se voyant poursuivi par Verlaine qui était toujours porteur de son revolver et craignant d’être tué par lui il avait réclamé le secours de l’agent de police.J’ai saisi le revolver qui est encore chargé, à la suite de mon instruction Verlaine a été écroué au dépôt communal et mis à la disposition de monsieur le procureur du Roi. » Rapport à M. le commissaire en chef de la police, Bruxelles, le 10 juillet 1873, J. Delhalle (Verlaine en Belgique. Cellule 252. Turbulences poétiques, Bruxelles, 2015 ; p. 49).

Le tribunal de Bruxelles a condamné Verlaine le 8 août 1873 à deux ans de prison ferme. La peine a été aggravée par une expertise médicale concluant à son homosexualité. Il a purgé sa peine à Mons (555 jours).

Un sang d’encre

L’épisode a directement nourri la rédaction d’Une Saison en enfer par Rimbaud, achevée peu après à Roche et publiée à l’automne 1873 à Bruxelles, chez l’imprimeur M.-J. Poot & Cie. La capitale belge est donc aussi le lieu de l’unique ouvrage que Rimbaud à fait publier de son vivant.

Pendant sa détention, Verlaine a écrit des poèmes rassemblés plus tard dans Sagesse et Cellulairement, suivi de Mes Prisons.

Crédits Photos : edition-originale.com

Bien qu’instrument de mort, le revolver Lefaucheux n’en est pas moins poétique : crosse de bois, détente pliable, capacité de six coups, incrustation de motifs floraux torsadés ; c’est une petite merveille d’artisanat dont les cartouches sont dites ‘à broche’.

Dans une cartouche Lefaucheux la base de la douille intègre l’amorce ou capsule d’ignition. Dans celle-ci, le fulminate de mercure est déclenché par une fine tige de métal, appelée broche, qui dépasse la forme du canon ou du barillet à un angle de 90 degrés, sa longueur étant suffisante pour traverser le contour. Pour activer la cartouche, le percuteur frappe cette goupille de manière verticale.

Les spécifications techniques et historiques de l’arme ont été conservées, dont le Numéro de série : 14096. La fabrication liégeoise remonte aux environs de 1870.

Les marquages de contrôle sont aussi présents : des poinçons réglementaires du banc d’épreuves de Liège, à savoir « ELG et étoile » dans un ovale et « q couronné » (contremarques du contrôleur utilisées entre 1853 et 1877). On observe enfin les initiales « JS », frappées sur la face avant du barillet ; probablement celles d’un sous-traitant non identifié.

Saisi par la police, le revolver Lefaucheux – dont le modèle est très courant à l’époque – sera par la suite retourné à l’armurerie Montigny avant d’être vendu en 1981, lors de la fermeture de cet établissement, à un huissier belge passionné d’armes à feu, nommé Jacques Ruth.

C’est en visionnant le film Total Eclipse d’Agnieszka Holland, qui dépeint la relation entre Rimbaud et Verlaine, avec Leonardo DiCaprio dans le rôle de Rimbaud, que Jacques Ruth a pris conscience de ce qu’il possédait.

Leonardo DiCaprio (Rimbaud) et David Thewlis (Verlaine) dans Total Eclipse (1995).

Il entre alors en relation avec Bernard Bousmanne, conservateur de la Bibliothèque royale de Belgique, qui a été le commissaire d’une exposition dédiée à Rimbaud en 2004 à Bruxelles.

D’abord incrédule, le conservateur procède à maintes vérifications – y compris une expertise balistique auprès de l’École Royale Militaire de Bruxelles – et tout concorde.

Finalement, un acheteur mystérieux – encherissant au téléphone et souhaitant conserver l’anonymat – a pu acquérir le revolver chez Christie’s en 2016 pour 435 000 euros.

Ville natale de Rimbaud, Charleville-Mézières a lancé la même année une souscription publique via la Fondation du Patrimoine pour acquérir l’arme la plus célèbre de la littérature française ; l’objectif était de l’intégrer à la collection du Musée Rimbaud.

Ce musée avait déjà déboursé près de 40 000 euros pour acquérir un manuscrit de Verlaine : 25 lignes décrivant un jeune Rimbaud de 17 ans. Mais la souscription de la ville n’a finalement pas permis l’acquisition de l’arme, qui est restée dans une collection privée.

S’il a pour l’instant disparu des radars, le revolver Lefaucheux n’est pas la seule relique du temps des poètes à avoir suscité une vente conséquente ; un siècle et demi après sa réalisation, un portrait iconique d’Arthur Rimbaud réalisé par Paul Verlaine en juin 1872 a été vendu aux enchères à l’hôtel Drouot le 2 décembre 2024 pour la somme de 585 000 euros – dépassant largement l’estimation haute de 200 000 euros.

Laisser un commentaire