La canne – épée : tradition du panache

2 Mars 1872. Lors d’un dîner réunissant les Vilains Bonshommes pour une habituelle déclamation de vers ; le poète Arthur Rimbaud s’empare de la canne – épée de Paul Verlaine, enjambe la table et vient frapper le photographe Étienne Carjat, le blessant au poignet.

Les raisons de cette agression ? Un poème académique que récitait Carjat, jugé interminable par Rimbaud et que ce dernier interrompait sans cesse de jurons.

Lorsque Carjat intima à Rimbaud l’ordre de se taire ; le jeune poète, ivre comme à son habitude, se saisit de la fameuse canne – épée.

La tradition du panache

Si une telle histoire amuse et fascine autant, c’est qu’elle remonte à l’époque où les mots étaient aussi tranchants que des lames ; où le gentilhomme se défendait autant par le verbe que par l’épée. C’était le temps des duellistes, des escarmouches de salon et des maîtresses bottes.

D’autres versions de l’histoire stipulent que la rixe aurait eu lieu en pleine rue, aux abords du studio de Carjat ; d’autres encore indiquent que le photographe aurait été blessé à la jambe et non au poignet.

Henri Fantin-Latour, Coin de Table. 1872

Toujours est – il qu’après avoir été désarmé et congédié, Rimbaud fut raccompagné dans sa mansarde par le peintre-graveur Michel de L’Hay, tandis qu’Étienne Carjat, furieux, détruisit les négatifs et les épreuves des portraits qu’il avait réalisés du poète quelques mois plus tôt.

Demeure cette célèbre photographie de Rimbaud prise par Carjat une année avant l’incident :

Étienne Carjat. Portrait de Rimbaud à 17 ans. 1871. Tirage de 1915.

Cet acte de provocation publique et de violence entraîna l’exclusion immédiate de Rimbaud des réunions des « Vilains Bonshommes » et contribua à la disgrâce du poète auprès de ses pairs, poussant Verlaine à éloigner son ami de Paris pour tenter de sauver sa propre réputation et son mariage.

Origine de la canne épée

La canne-épée (ou canne fourrée) est une arme blanche composée d’une lame dissimulée dans le tube creux d’une canne, fixée à la poignée.

Assez proche de la canne – sabre japonaise, Son usage s’est répandu au XVIIIe siècle et a connu son apogée au XIXe siècle, notamment en France et en Angleterre.

L’origine de cette arme est liée à l’évolution des lois sur le port d’armes : l’épée étant progressivement interdite aux civils dans plusieurs pays, la canne-épée est devenue un moyen de défense discret et un symbole de statut social pour les gentilshommes.

Elle est très répandue à la Belle Époque (de 1871 à 1914) , les artisans rivalisant d’ingéniosité pour créer des mécanismes de déploiement invisibles et des finitions élégantes.

Types et modèles de cannes – épées

Les cannes-épées se divisent principalement en trois catégories selon leur usage et leur conception : les modèles de collection (ou d’apparat), les versions tactiques pour l’auto-défense, et les variantes modernes (ou multifonctions) :

1. Cannes de collection et artisanales.

Prisés par les collectionneurs, ces modèles privilégient l’esthétique, l’ornement, le savoir-faire traditionnel, et sont souvent utilisés comme accessoires vestimentaires ou objets de musée.

La maison Fayet (fondée en 1909 à Orléat, Puy de Dôme), labellisée Entreprise du Patrimoine Vivant, est la référence historique française et affiche des designs distinctifs : pommeaux travaillés (tête de mort, chien, sanglier, maçonnique), formes élégantes et matériaux nobles (ébène, ivoire, argent).

La Mailloche ébène et la Pommeau boule argentée sont des exemples de cannes de qualité.

2. Cannes tactiques et de défense.

Conçues pour la robustesse et l’efficacité en situation réelle, ces cannes sont faites pour assurer la sécurité personnelle.

Elles se caractérisent par des lames en acier dissimulées, des poignées ergonomiques pour une prise en main ferme, et structure renforcée. La marque spécialisée Cold Steel propose des modèles comme la 1911 Guardian et la Heavy Duty, reconnus pour leur gabarit affirmé et leur fiabilité.

3. Cannes modernes et multifonctions.

Cette catégorie intègre des matériaux contemporains et des designs innovants pour un usage quotidien discret, comme par exemple la formule qui combine canne, épée et parapluie.

Des fibres de carbone sont souvent utilisés pour allier légèreté et durabilité. Côté style, on recense des cannes épées cobra au design futuriste, ou les modèles fantaisies pour les amateurs de Cosplay et les collectionneurs d’objets thématiques.

Certaines versions intègrent des caractéristiques spéciales comme des poignées ergonomiques avancées ou des mécanismes de déploiement rapides.

L’invention de la canne de combat

Avec le temps et l’évolution des moeurs, la canne – épée à progressivement perdu sa dimension offensive, à travers le retrait de sa lame, sans renier pour autant son panache.

L’inventeur de la canne de combat en tant que sport de compétition moderne est Maurice Sarry, qui a codifié les règles en 1978 sous l’égide de la Fédération de savate boxe française.

Cependant, la discipline s’appuie sur un héritage plus ancien développé par plusieurs maîtres d’armes au XIXe siècle ; notamment Charles Lecour et son frère Hubert Lecour, qui ont ouvert la première salle de boxe française et canne à Paris en 1845.

Augustin Leboucher (Maître Leboucher) et Joseph Charlemont sont quant à eux considérés comme les fondateurs de la pratique sportive actuelle, auteurs de traités majeurs à la fin du XIXe siècle. Sans oublier Pierre Vigny, qui a intégré la canne dans des systèmes de défense personnelle au début du XXe siècle.

Maurice Sarry a ainsi synthétisé ces traditions pour transformer la canne, auparavant outil d’autodéfense, en un sport de percussion codifié et sécurisé.

La canne – épée aujourd’hui

Arme ou instrument de défense, tout dépend de l’usage que l’on fait de la canne – épée.

Quant Rimbaud attaquait un compagnon avec, l’homme d’état Jean-Marie Roland de La Platière s’en serait servi pour se suicider le 10 novembre 1793 après l’exécution de sa femme, guillotinée deux jours plus tôt.

S’il a disparu de la vie courante, cet instrument continue pourtant de susciter le fantasme, notamment de part son apparition dans la pop culture. Comment oublier le Dorian Gray campé par l’acteur Stuart Townsend dans La Ligue des Gentlemen Extraordinaires ?

Adaptée du comics éponyme, l’oeuvre propose une version mémorable du personnage imaginé par Oscar Wilde : à l’épreuve des balles et jouant de sa lame comme un gentilhomme de la meilleure école d’arme.

Pas étonnant donc que cet accessoire, autant porteur de rêve que de mémoire, continue d’être recherché.

Respectueuses de la règlementation, les plateformes de vente en ligne proposent aujourd’hui des cannes – épées à lames émoussées, que l’on peut aiguiser après réception.

En France, ce type de canne est de nos jours réglementée comme une arme de catégorie D – au même titre que les matraques, les poignards et les carabines à air comprimé – pouvant être acquise et détenue librement sous certaines conditions.

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