Le Songe de l’eunuque (1874) est une huile sur panneau de Jean-Jules Antoine Lecomte du Nouÿ, conservée au Cleveland Museum of Art.
Inspirée des Lettres persanes de Montesquieu (précisément la lettre numéro 53), l’œuvre illustre le personnage de Cosrou, un eunuque blanc amoureux de l’esclave Zélide, plongé dans une vision onirique tandis qu’il fume la chibouque – pipe turque à fourneau et à tuyau de bois.
La lettre initiale explore la nature paradoxale de leur union potentielle, soulignant l’impuissance physique de l’eunuque et la frustration qui en découle pour l’épouse, décrite comme une vie passée « dans les images et dans les fantômes » plutôt que dans la réalité des plaisirs.

Le tableau se distingue par son petit format inhabituel pour l’orientalisme, favorisant une lecture intime et érotique. Lecomte du Nouÿ y mêle précision topographique (vue du Caire) et éléments fantastiques : une pipe à opium émettant la silhouette de Zélide et un putto tenant un couteau, rappelant la condition de castration du protagoniste.
Présentée au Salon de 1875, la version exposée (une variante « soft » d’une première version plus crue de 1874) représente l’eunuque endormi sur une terrasse, probablement sous l’influence de l’opium ou du tabac. La fumée de sa pipe (ou narguilé) matérialise sa vision onirique : il y voit l’esclave Zélide, souvent figurée comme une danseuse voilée ou nue.
Cependant, le tableau intègre, en plus du petit génie ailé, des éléments ironiques et cruels qui rappellent la réalité anatomique du personnage : des objets comme une botte de pistolets (allusion phallique ironique) ou une théière soulignent la substitution des plaisirs sexuels par d’autres occupations ; la composition joue sur le contraste entre la douceur du rêve érotique et la brutalité de la réalité signifiée par l’arme blanche.
L’arrière-plan dépeint un panorama réaliste de la citadelle égyptienne du Caire, incluant des monuments comme la mosquée du sultan An-Nâsir Muhammad (ou Al-Nasir Muhammad), construite au XIVe siècle, reconnaissable par ses deux minarets caractéristiques ; ancrant la scène dans un orientalisme typique de la fin du XIXe siècle. Dans un second plan apparaît également la mosquée du grand vizir Mahmud Pasha.

Aussi appelée Le Rêve de l’eunuque dans certains contextes, l’œuvre incarne le style de l’artiste, caractérisé par un mélange de précision historique, d’atmosphères mélancoliques et de tension érotique, reflétant la fascination européenne pour l’Orient et les « paradis artificiels ».
La présence d’une main rouge (Khamsa) à côté de la signature de l’artiste et celle d’un héron au dessus de l’eunuque ajoutent comme un symbolisme protecteur à cette scène onirique ; preuve, s’il en fallait, qu’il est tout à fait possible de veiller en dormant.
