Le Mage du Kremlin est un thriller politique français réalisé par Olivier Assayas, sorti en salles le 21 janvier 2026. Adapté du roman à succès de Giuliano da Empoli, le scénario a été co-écrit par Assayas et Emmanuel Carrère.
Le film met en scène Paul Dano dans le rôle fictif de Vadim Baranov, un conseiller politique inspiré du véritable Vladislav Sourkov, un homme d’affaires qui a aidé à l’ascension de Vladimir Poutine – incarné par Jude Law.
Le récit explore les arcanes du pouvoir russe, de l’effondrement de l’URSS dans les années 1990 jusqu’à l’annexion de la Crimée, en passant par l’influence des oligarques comme Boris Berezovsky (joué par Will Keen).

Jude Law est plus que convaincant en ours russe, dur comme la glace de Sibérie. Chef implacable, dirigeant la Russie d’une main de fer depuis le 26 mars 2000, Poutine est connu pour être un tueur de sang froid ; qu’il s’agisse d’éradiquer les menaces externes comme celle de la Tchétchénie ou de mettre au pas les oligarques russes. L’interprétation de Jude Law rend hommage à ce personnage complexe de l’histoire ; géant sur le plan politique mais petit de stature, flamboyant en son âme mais gris et terne d’apparence.
À ce propos, la plupart des plans où Poutine apparaît au milieu de soldats ou d’une cour d’oligarques insistent sur la petite taille du dirigeant ; des apparitions publiques durant lesquelles il conserve son calme mais qui contrastent avec ses échanges privés où l’on sent sa colère toujours prête à éclater.
Côté points faibles ; la Russie décrite est comme « abstraite » et hors-sol, notamment parce que le film est tourné en anglais avec un casting international, l’ éloignant de la réalité du terrain.
Des soucis de rythme se font sentir ça et là : le jeu de Paul Dano est honorable mais sa love story avec l’évanescente Alicia Vikander peine à convaincre sur la durée, malgré un départ très rock’n’roll.

On aurait préféré que cette relation, pétrie de froideur cordiale, prenne moins d’importance dans l’économie générale de l’œuvre. Certes elle humanise le personnage, ajoute l’enjeux dramatique de la paternité, mais elle décentre aussi la focalisation.

Pas un destin, une fabrication
Le récit aurait gagné à se dérouler à travers les yeux de Poutine, avec une entrée en matière moins longue. Même si la focalisation externe lui confère d’emblé une engeance surhumaine, le dirigeant est trop souvent présenté comme une page blanche, un pantin dirigé par des hommes plus stratèges et retors que lui. Si le pantin coupe finalement ses fils avec adresse, il apparaît que son ascension n’est pas de son propre fait mais serait due à l’intervention d’une éminence grise, un esprit supérieur.

Dans les faits, il en est sans doute ainsi. Mais, en ce qui me concerne, j’aurais largement préféré suivre l’ascension de Poutine au sein de l’état profond en tant qu’agent du KGB, plutôt que son avènement d’homme médiatique. Quid de sa jeunesse turbulente dans les rues de Saint Pétersbourg ; l’intervention providentielle de son institutrice Vera Gourevich ; ses études de droits avant d’entrer au service du démocrate Anatoli Sobtchak ; ses nuits d’angoisse avec un pistolet makarov à son chevet ; l’incendie de sa datcha ? Bref, j’aurais préféré voir le départ et l’ensemble de la course plutôt que la dernière ligne droite.

Si cette approche pourra en décevoir certains, ne rendant pas grâce à l’amplitude du parcours, elle a pour mérite de montrer la complexité et la densité du moment politique par un enchâssement des points de vue : les aspirations punks de la jeunesse, l’ambiguïté des médias qui dictent autant qu’ils lisent l’avenir, l’ambivalence d’un chef tiraillé entre son méthodisme d’espion et son sens du spectacle.

Sans oublier les différentes factions qui s’opposent et surtout la lente radiographie du communisme, qui est moins l’opposé du capitalisme que l’une de ces variantes, son reflet hagard et mordoré – ayant échouée sur le plan fonctionnel mais qui perdure dans l’esprit des Russes sous une forme larvaire, revancharde et idéalisée.
Le rapport à l’argent est évidement questionné ; les occidentaux ne ‘jurent que par l’argent’ ; celui – ci pouvant perdre toute sa valeur du jour au lendemain, les Russes se fient plutôt à la ‘proximité du pouvoir’.

L’éternel retour du kitsch
Lors du passage des Jeux Olympiques de Stochi, le projet de cérémonie fastueuse est qualifié de ridicule par un proche conseillé. Ce à quoi Baranov rétorque que ce ne sera pas risible mais Kitsch, réaffirmant par là l’importance hégémonique de ce concept.
Sur un plan aussi idéel que formel, on déplore aussi une fin quelque peu expéditive qui prendra de court certains spectateurs ; un achèvement abrupt qui ne laisse pas de place à une morale ou à une réflexion finale. Un deuxième visionnage du film nous rappelle que cela avait été mis en place dès les premières minutes ; le message étant que même dans les plus hautes sphères décisionnelles, les individus sont comme en sursis et toujours remplaçables. C’est la dure leçon du pouvoir que nous transmet l’œuvre.

Initialement présenté comme le successeur de Grigori Raspoutine, le personnage de Baranov est finalement un paisible opportuniste, amateur de thé qui ne garde rien en lui de l’extrémisme et de la démesure Russe. Raspoutine étais un homme ivre de femmes et de vodka, porté par des extases fiévreuses et des visions mystiques – rappelons que le mage est le connaisseur de l’avenir, la praticien de la divination ; pas un simple intrigant.
Pour ceux qui souhaiteraient approfondir le sujet, le documentaire Dans la Peau de Vladimir Poutine, réalisé en 2012 par Karl Zéro et Daisy d’Errata, constitue une manne intarissable :
Bien construite et interprétée, divertissante dans l’ensemble, l’oeuvre fictionnelle ne saurait pourtant égaler le documentaire.
Le Mage du Kremlin est finalement le fruit d’une vision trop sage, somme toute très française : c’est un peu ‘Tintin aux Pays des Tsars’. Si le film y gagne en subtilité et en diplomatie, il perd totalement sur le terrain de l’intensité, voire même de la folie.
