Le Kitsch Totalitaire

« Avant d’être oubliés, nous serons changés en kitsch ; le kitsch est la station de correspondance entre l’être et l’oubli », écrit Kundera dans L’Insoutenable Légèreté de l’Être.

L’écrivain franco-tchèque est décédé le 11 juillet 2023 à Paris 7e, à l’âge de 94 ans, dans une relative indifférence médiatique, ce qui n’aurait sans doute pas déplu à cette âme discrète et parfois fuyante.

Credit : Francois LOCHON/GAMMA/Gamma-Rapho via Getty

L’idée du Kitch, à l’épreuve de la mort et de l’oubli, survit néanmoins à son concepteur, jusqu’à se réincarner dans l’ordinaire de la vie courante et dans l’extraordinaire du fait politique : de la petite cuisine (kitchenette) aux Palais Présidentiels ; de la tombe du soldat inconnu à la pompe d’un défilé militaire.

Le Kitsch Totalitaire

Né en Bavière entre les années 1860 et 1880, le terme kitsch est issu de Kitschen (‘faire du neuf avec du vieux’) et désigne les reproductions d’art bon marché qui fleurissent dans les salons bourgeois de l’époque. L’objet kitsch imite la noblesse sans en atteindre la qualité, se distingue par une esthétique pleine de surenchère, d’emphase et un certain manque d’unité.

Le Kitsch était pour Kundera ce qui exclut tout ce qui ne correspond pas à une image parfaite, l’imposition d’une vérité unique et unidimensionnelle ; le désir d’éternité aseptisée et l’illusion de perfection. D’où sa propension à devenir l’arme idéologique privilégiée des régimes totalitaires, qui l’utilisent pour créer un monde factice, rassurant et stéréotypé.

Une photo d’Adolf Hitler avec Rosa Bernile Nienau une fillette juive, au Berghof, dans les alpes bavaroises, le 20 avril 1932. (Crédit : Alexander Historical Auctions)

Le Kitsch nazi, c’est l’image d’Hitler embrassant un enfant ; le kitsch soviétique, la photographie de Staline retouchée pour effacer la grêle et les cicatrices dues aux séquelles de la variole qu’il avait contracté à l’âge de 7 ans.

Si Kundera le décrit comme une « station de correspondance entre l’être et l’oubli », c’est qu’il voit le Kitsch comme un paravent qui dissimule la réalité, la mort et la merde — symboles de l’inhumanité du monde créé. Bref, la rassurante torpeur qui dissimule la turpitude, la cuisine équipée construite sur un égout.

Entre nihilisme et affirmation

Dans ses diatribes contre l’ordre établi, le libre penseur Alain Soral s’exprimait en ces termes : « on reconnaît la propagande du système à sa grossièreté ; c’est jamais fin, c’est vraiment fait pour la ménagère de moins de 50 ans ».

Le kitsch peut être autoritaire ou romantique, pittoresque ou minimaliste : il est avant tout dissimulation – qu’elle soit complexe ou simpliste, terne ou clinquante, qu’elle s’inscrive dans une époque entière ou dans un seul moment.

Aujourd’hui encore, après la disparition du nazisme et la survivance du communisme, le Kitsch relève de ‘l’irréalisme socialiste’. En témoignent la figure impénétrable de Poutine – Mage providentiel du Kremlin- ou les cuirs rutilants de Kim Jong Un et de sa fille, pressentie pour prendre la succession du leader Coréen.

Kim Jong Un est apparu très proche de sa fille dans un rare évènement public diffusé dans les médias d’Etat nord-coréens. KCNA VIA KNS / AFP

Qu’il soit notion esthétique, idéologie ou praxis, le Kitsch constitue ce moment étonnant où un charme prolixe, pittoresque et vain, rencontre la froideur d’une négligence utile ; où l’affirmation individuelle repose sur un nihilisme collectif.

L’Empire du Mensonge

Le dirigeant Vladimir Poutine a utilisé l’expression « Empire du Mensonge » pour la première fois le 28 février 2022, en réaction aux sanctions imposées à la Russie après l’opération militaire en Ukraine, déclarant que la communauté occidentale cherche à affaiblir la Russie par des moyens économiques et informationnels. Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères russe, a réitéré cette accusation lors de la 78e Assemblée générale de l’ONU en septembre 2023.

Non dénué d’humour, le kitsch se situe dans la tension parodique entre vérité et mensonge, guerre et paix, démocratie et autoritarisme ; jouant sur la complexité humaine et les erreurs sédimentées dans le langage… qu’il soit verbal, corporel ou subliminal.

Faure Gnassingbé et Vladimir Poutine / Source : Togofirst.com

Dans son allocution suite à l’offensive israélo-américaine contre l’Iran, le Président français a glissé un message caché à l’intention de ces concitoyens.

Sur son bureau : un soldat de plomb (plus précisément un ‘grognard’ de la garde de Napoléon), un livre de Pablo Neruda (‘Résider sur Terre’) et une lanterne. Autant de symboles de pugnacité et d’optimisme en des temps incertains, prouvant que le kitch n’est pas à sens unique et peut aussi être un moyen pour l’élite de s’agréger au peuple.

Une Surculture

En occident, le kitsch est donc moins froid, moins dur, mais tout aussi présent. Plus adapté au libéralisme et à la consommation, il se drape des doux attraits de la spiritualité, sert l’auto-promotion ; le culte du Moi (inscrit dans l’instant) plutôt que le culte du Chef (qui implique le temps long).

Les emballages de yaourt nous montrent de verts pâturages ou de paisibles laitières mais ne mettent jamais en évidence les usines bruyantes et les entrepôts grisâtres d’où proviennent réellement ces produits.

Secrétaire à la Sécurité Intérieure américaine, Kristi Noem a fait l’objet de critiques pour une campagne publicitaire coûteuse de 220 millions de dollars, tournée à Mount Rushmore, où elle apparaît à cheval, vêtue d’une tenue de cow-boy, pour promouvoir la politique d’immigration de l’administration Trump.

La controverse a éclaté lorsque Noem a affirmé que le président Trump avait approuvé la campagne, mais Trump a nié toute connaissance préalable, déclarant : « Je n’en savais rien ». Cette divergence a été un facteur clé dans sa destitution en tant que secrétaire à la Sécurité intérieure.

Handout & Scott Olson / Getty

Comme il y a une subculture (punk, rock, underground etc.) et une contre-culture des médias dissidents, il existe donc une surculture incarnée par le kitsch ; mélange espiègle, parfois coûteux, de bon goût qui s’ignore et de mauvais goût assumé.

Le kitch reste cool

…S’il parvient à passer l’épreuve du temps. Infiniment moquées lors de leur invention en 2002 – et même classées parmi les 50 pires inventions par le New York Times – les Crocs sont devenues tendances ; réhabilitées par le personnel hospitalier et les adeptes du cosy.

À l’inverse, il peut arriver que la mode, l’architecture et la décoration, ne soient pas aussi confortables qu’elles le devraient, se fondant au contraire sur la négation des corps qui les habitent.

Robe carnée de Lady Gaga conçue par le designer argentin Franc Fernandez

La création du couturier prend alors le pas sur la silhouette du mannequin, frappée d’anorexie ; le génie civil écrase son ouvrier, si bien qu’on ne compte plus le nombre de morts ensevelis sous les fondations.

Palais Garnier à Paris

Et Kundera de compléter : « Les tuyaux des égouts, bien que leurs tentacules viennent jusque dans nos appartements, sont soigneusement dissimulés à nos regards et nous ignorons tout des invisibles Venises de merdes sur lesquelles sont bâties nos cabines de toilette, nos chambres à coucher, nos salles de bal et nos parlements. »

Le Kitsch vénéneux

Loin d’être un création humaine, le Kitsch était présent dans la nature bien avant nous.

À l’état sauvage, il est le camouflage des insectes pour échapper aux prédateurs ; le leurre du poisson pour attirer la proie ; la parure de la fleur alliée au stratagème du chasseur. Aussi, dans la nature, le kitsch est généralement chargé de venin ; à l’image de la plante carnivore, de l’abeille ou du serpent.

Un Phasme (Crédits photo : Wikipédia)

Cette ironie du beau qui l’emporte sur le vrai, du bon qui dévore le juste, semble présente sur terre depuis des temps immémoriaux.

Avec le Kitsch, la loi naturelle (pulsionnelle?) est plus forte que la loi instituée ; le divin gagne sur l’humain ; Antigone prend, avec une emphase aussi belle que tragique, sa revanche sur Créon.

Je pense donc je kitsch

Jetable, sans valeur, se donnant l’apparence du panache : le Kitsch est une posture face à la vie qui, si elle n’est pas assumée comme telle, confine à l’imposture.

Jaden Smith – Spring/Summer 2026 Christian Louboutin fashion show. Crédits: River Callaway/WWD via Getty

Cette imposture, Kundera la pourchasse autant qu’il s’en défie, la méprise autant qu’il la décortique. La biographie lapidaire qu’il imposait à ses éditeurs était elle-même un parangon de kitsch : «Milan Kundera est né en Tchécoslovaquie. En 1975, il s’installe en France».

Malgré sa volonté d’échapper au faux-semblants, L’Insoutenable Légèreté de l’Être est inévitablement politique – donc vision partiale et partielle : son refus du totalitarisme soviétique et son éloge de l’individualisme occidental peuvent être eux-mêmes des formes de kitsch.

Kundera reconnaît ce paradoxe : le kitsch, aussi populiste que snob, est une part inéluctable de la condition humaine.

Laisser un commentaire